Août.
Un soir un peu humide et voilà une âme de plus à accueillir dans un duo de diplomates qui se tolèrent. Un ensemble de peau et de fourrure sur un tas d’os désarticulés qu’on manipule avec douceur et prudence.
La chatte se fait distante, observe de loin et renifle de toute sa truffe cette chose blanche et rousse. Le chat se terre et se faufile dans des recoins aussi sombres que possible. Le chaton visite, remue le bout rose de sa truffe, inspecte, frénétique, son nouvel environnement plein d’odeurs humaines et félines. Il se frotte, s’étire, observe, scrute, nous renifle. Gros yeux de billes et museau de fouine, la chatte se renfrogne. Le chat se cache, bondit de peur, gros matou impressionné par de deux kilos d’os et de poils. Le chaton joue, fait le clown, s’amuse, croise ses pairs dans la plus grande indifférence. Les humains étudient, se délecte du spectacle de tant d’innocence féline. La chatte grogne, son dos se courbe, son poil se hérisse, il y a quelque chose en trop dans son monde.

Trois jours plus tard le chaton et le chat se bagarrent, se mordent, se frappent dans un silence éloquent. Des poils volent, des touffes jaillissent. Ils sont copains. La chatte fulmine, en silence, digne et stoïque.
Elle observe, encore, le quelque chose de trop qui joue avec le chat. Les humains étudient, toujours, ce spectacle inédit de deux félins complices.
Roulades, baffes, morsures, coups de pattes, léchage, et ça recommence. Au réveil, en jouant, en mangeant. Ils sont copains.
La chatte, copine de personne, et encore moins de ce quelque chose, rumine. Le chaton est assailli. On crache on mouline des pattes avant, on pédale des pattes arrière, on souffle et on grogne. On s’arrête. La chatte sort ses grands yeux verts, tellement expressifs dans cette petite tête de harpie. Un grognement guttural sort de la gorge du chaton, oreilles baissées, petit corps ratatiné sur lui-même dans un coin de couloir. Le chat regarde, béat, avance son grand corps noir et blanc, fait un tour, repart et s’allonge, non loin de là. La scène se poursuit. Grognement, ébauche de coup de pattes, regard perçant.

Trois semaines plus tard on espère encore. Les humains dubitatifs surveillent les bagarres, laissent faire la nature, et attendent une trêve. Le chat et le chaton sont copains. La chatte est une chipie xénophobe. Le chaton dort et la chatte le regarde, l’approche, le renifle, et repart. Les humains étudient, perplexes, la scène d’acclimatation. Si le chaton s’éveille et voit la chatte, il crache. Début de la bagarre.
Le protocole d’approche et d’intimation de l’intrus recommence. Le chat se précipite dans l’œil du cyclone, reste calme, et un dialogue félin s’engage. Les humains, hermétiques à ce langage, regardent, troublés. Arrêt sur image. Grognement, regards fixes, attente, dispersion. Angoisse anticipée pour le déménagement. Si les hostilités se poursuivent, on vend lequel ?
Novembre.

Long trajet et cages exiguës, quand on est chat on se passe de voyager avec des roues sous soi. Dix heures de route, d’odeurs nouvelles, de bruits inhabituels. La délivrance, de l’eau, des croquettes, on se dégourdit les pattes et on miaule après on ne sait pas trop qui ni quoi. L’œil hagard et la paupière avachie, le chat, la chatte et le chaton sont tous égaux face à l’adversité.
Un jour, puis deux sans crachat. Pas de baffes non plus. Et encore moins de grognements. Étrange. La chatte a perdu son air renfrogné, le chaton mange quand il veut, boit quand il veut, va à la litière quand il veut, le chat se sent désœuvré de n’avoir à défendre personne. Il observe, stoïque, égal à lui-même, maître de lui. La chatte vit sa vie observe de loin, d’un air nonchalant. Les humains badent, perplexe, devant la paix instaurée. Le chaton est de bonne humeur, la chatte indifférente, et le chat flegmatique. Ils jouent, se bagarrent, se font des câlins, ils sont copains. La chatte, copine de personne, ignore ses congénères, snobe le chaton et boude le chat. Le chaton s’en donne à cœur joie, tente des approches, essaie de sympathiser. Sans succès. La chatte a d’autres chats à fouetter. Ou plutôt plus. Le chaton a grandi, ça coupe l’envie.
Les humains n’en reviennent pas et sont heureux de n’avoir à vendre personne à un cirque ambulant.

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